« 30 septembre 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 163-164], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1488, page consultée le 05 mai 2026.
30 septembre [1846], mercredi matin, 8 h.
Bonjour toi, bonjour donc vous tous les hommes grands et petits de la place
Royale1, bonjour, comment allez-vous, tas de
scélérats ? J’espère que voilà un temps fait pour vous. Il n’y a pas de danger que
le
bon Dieu m’en donne à moi des temps comme ça. Son attention délicate consiste à me
verser le plus d’eau possible sur le casaquin2. Il m’applique dans toute son étendue le système
Leuret3, mais je ne lui en ai
pas la moindre reconnaissance. attrapéa !
Je compte sur vous pour ce
soir et je viens de donner des ordres à ma cuisinière à ce
sujet. Ne me faites pas la méchanceté de ne pas venir parce que vous me feriez un
vrai
et gros chagrin. Cher adoré bien-aimé, tu viendras n’est-ce pas ! Je me réjouis
d’avance dans cette pensée que nous dînerons ensemble et je prends mon mal présent
avec courage et résignation dans l’espoir si doux de t’avoir ce soir. Tu es resté
bien
peu cette nuit, vilain homme ? C’est une vilaine habitude que je vous ai laissé
prendre et dont il faudra pourtant vous corriger. Autrefois
vous travailliez autant et vous restiez jusqu’à deux et trois heures du matin et
vous reveniez déjeuner avec moi. Autrefois vous faisiez cela
mais à présent… Hélas ! Hélas ! Hélas ! et trois millions de fois hélas !
Pauvre Juju
1 Hugo habite Place Royale, de 1832 à 1848, avec sa femme Adèle Foucher et leurs quatre enfants, un appartement de 280 m2 au deuxième étage de l’Hôtel de Rohan-Guémenée, n° 6.
2 Corsage de femme avec de petites basques dans le dos, formant deux gros plis à l’endroit de la ceinture et relevant en l’air. Il était facile à mettre et commode, et ne sert plus qu’à la campagne.
3 François Leuret (1797-1851), anatomiste et psychiatre français, définissait le délire comme une idée fixe à laquelle il convenait d’appliquer un traitement moral : le patient se voyait soumis à des douches glacées s’il refusait de renoncer à son délire.
a « attrappé ».
« 30 septembre 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 165-166], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1488, page consultée le 05 mai 2026.
30 septembre [1846], mercredi après-midi, 1 h. ½
Il n’y a que l’espoir de dîner avec vous ce soir, mon doux adoré, qui puisse me faire
supporter avec patience et courage votre absence d’aujourd’hui. Cependant vous seriez
bien gentil de venir me dire un petit bonjour avant tantôt. Cela me rendrait si
heureuse que je vous en aurais une reconnaissance éternelle. En attendant que cette
bonne inspiration vous arrive, je vais me mettre à copire tout de suite d’arrache-plume.
Si ce beau temps continue, mon
Victor chéri, votre Charlot fera bien d’en
profiter et d’aller achever de se rétablir chez son ami Didier. Cela lui sera très certainement plus
agréable que le ménage Georges1 et ce pauvre Toto2 pourra
peut-être trouver là, en même temps, un lambeaua de vacance. Quant à moi, je ne sais pas ce que je pourrai y
gagner parce que je ne suis plus assez sûre de votre empressement et de votre amour.
Autrefois tout vous était une occasion de rester avec moi,
maintenant c’est tout à fait le contraire. Aussi je ne comprends plus sur rien.
J’attends, voilà tout. Demain il me semble que j’ai séance à l’Académie. Je n’y
manquerai pas, vous pouvez y croire. Il en sera de même pour les suivantes ; je tiens
beaucoup à gagner mon jeton de présence, quitte à n’en être
jamais payée. C’est une idée que j’ai comme cela. Vous savez mon
ami, les femmes ont des idées3, même celles qui ont toutes sortes de bonnes raisons pour
n’en avoir aucune, comme votre très humble servante Juju.
1 Charles Hugo est allé passer sa convalescence chez les Georges, à Vert-le-Grand.
3 « Mon ami, vous savez bien que les femmes ont des idées », réplique de Catarina dans Angelo tyran de Padoue, Journée III, Partie I, scène 7.
a « lambeaux ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
